RETOUR

 

QUESTIONS A
/ REPONSES DE

Cécile Loyer interrogée par Simon Jaffrot (extraits)


On pourrait déterminer trois structures parallèles paramétrées : la chorégraphie (associée à la scénographie), le son et la lumière. Ces trois structures ont leur organisation, leur nature et leur conception propre, la Création se  détermine-t-elle autour d'une structure majeure ? Ou ces trois structures se conforment-elles à une quatrième ?

La structure la plus importante est le lieu, ce serait donc une quatrième ; l'écriture se base en rapport avec le lieu, n'importe quel lieu, toujours rapporté à la situation des spectateurs. Je me fixe trois priorités : l'espace scénique, l'espace du lieu et l'espace imaginaire, à savoir le lieu invisible que je recrée, et l'espace invisible peut-être de chaque spectateur.
Quand je crée un solo, il y a des moments où je suis dans un espace autre, des moments où je suis, dans tous ces moments de parole ou de ruptures, à la lisière de la scène et donc de la salle, où je me situe par rapport au lieu total, un lieu où on est tous ensemble.
Dans l’écriture, je fais des aller-retours entre ce qui se construit, mon espace et l'espace architectural, et ce qui a été choisit pour le personnage. Il y a des moments d'interprétation où l'intention se situe dans un lieu brut, moment où je suis face aux spectateurs mais je suis dans mon monde, et puis des moments où je suis dans le lieu global, et même si je me situe dans le lieu scénique je suis dans l'intention.
Dans "Ombre", lors de la scène de La Tempête (Musique de Matthew Locke), je suis dans l'intention d'un espace autre, il y a une sorte de course, puis il se passe une rupture qui me permet de revenir à un autre lieu. L'écriture permet cela.
Les lieux changent, et chaque lieu a ses qualités, de lumière, d'acoustique... "Blanc" a été écrite de telle manière qu'elle puisse être jouée dans chaque endroit : une cuisine à Tokyo, des Centres Chorégraphiques, La Caserne (lieu éphémère à Pontoise), en extérieur, ...
Pour "Ombre", la différence est que la lumière prend une place importante, les jeux d'ombre et de lumière contraignent à une infrastructure minimum.
D'abord le lieu, ensuite la chorégraphie.


Une fois un contenu, un scénario, une histoire ou une adaptation choisi, quels processus mettez-vous en place dans l'arrangement des séquences, dans la scénographie (ordre, espace, durée) ?


Il n'y a pas de scénario, ou de narration a proprement parler. Il n'y a pas d'histoire. Il y a à saisir une énergie, une dynamique. Il n'y a pas de conclusion, pas de fin, et si il y en a une, elle est dynamique.


Vous travaillez également avec un peintre - un art qui considère des structures coïncidant dans un seul et même espace physique fixe -, s'agit-il, comme vous écrivez, de confronter votre travail à "d'autres oreilles et d'autres yeux", bénéficiant d'un autre regard plan, logique esthétique de l'image, sur vos Créations ?


C'est d'abord une rencontre. Aussi, s'il n'avait pas été peintre...
S'il n'avait pas eu ce rapport au spectacle, s'il n'avait pas eu envie de travailler avec moi, nous n'aurions pas collaboré.
Mais je pense qu'effectivement son regard, lorsqu'on partage des points de vues extérieurs au travail sur scène, ou au travail de Création, nourrit et est nourri forcément d'un intérêt commun. Des discussions plus transversales Peinture/Danse existent évidemment, mais ont toujours lieu hors travail. Lorsqu'on est dans les lieux spécifiques au travail de Création, son regard, par rapport au travail sur les lumières, à une vision scénique plane, au tableau..., est lié par le fait à ce qu'il fait, ce qu'il est.
Mais la toute première fois qu'il a vu "Blanc", c'est le premier qui m'a parlé, j'allais dire humainement, de lui, de ce qu'il avait pu ressentir, le premier que je rencontrais qui n'étais pas danseur. Je n'avais auparavant que des retours techniques, des retours sur ce que l'on fait, sur ce qu'il ne faut pas faire ; mais rien qui leur appartenait, rien ce à quoi cela pouvait les renvoyer, sur ce que cela pouvait dire, savoir si ça les touchait ou pas ?
Le tout premier regard qui me parlait de lui.

__________

J'ai vraiment découvert ce que représentait l'improvisation lors de mon séjour au Japon et ma rencontre avec le Butô. Aujourd'hui quand je travaille en improvisation, même si c'est en improvisation libre, j'y vais sur la pointe des pieds, c'est quelque chose dans laquelle je tâtonne encore énormément.
Concernant la réceptivité, il s'agit de se mettre dans un état suffisamment disponible, d'être à la fois à l'écoute de son corps et à l'écoute de son esprit, ainsi qu'à l'écoute du regard.


Peut-on y voir un lien avec l'art des Samouraïs, ou Art de l'anticipation, comme résonance du geste ?


Ce n'est que de la résonance, il faut être à l'écoute de ce qui s'est passé avant, ça représente autant de posture que d'instants, et en même temps tu rentres dans quelque chose et tu vas jusqu'au bout de celle-ci, alors tu étires l'instant.
Mais cette histoire de Samouraï se retrouve dans tous les Arts japonais, du moins ceux que je connais, il existe une notion qui s'appelle le "Tame" - je n'ai jamais pu trouver de traduction exacte ni de documents traitant de cette notion - et qui contient l'étirement avant l'action, le dernier instant avant l'action, ce moment de retenue avant le geste.
Mitsuyo Uesugi (danseuse de Butô, élève de Kazuo Ohno) me signifiait que le "Tame" était une notion  que chaque japonais a en soi, et ont entre eux, qui est en train de se perdre, de s'évanouir parce que les jeunes japonais ont une relation différente au groupe.
L'engagement est une philosophie de vie, en terme d'extrême, il exprime l'idée de se perdre dans ce temps nécessaire pour que la chose se produise, dans une lenteur, pour voyager à l'intérieur et partout, être sûr de l'endroit où on va ; l'explosion ne peut arriver que dans l'engagement total et cet engagement total ne peut arriver que lorsqu'on en est certain.
La pensée qui fait qu'à chaque fois on revit la chose, que ce travail sur la mémoire nourrit chaque instant de tous les moments que l'on a déjà vécu, empêche l'imitation, que l'on pourrait chercher à l'extérieur, tout nous appartient déjà.
Je me sers de ces notions propres, ou proches, du Butô, que j'assimile à des personnages plus globaux, plus clichés peut-être, plus publics, quotidiens. C'est moi et l'autre, donc c'est aussi l'improvisation, toujours à la frontière de quelque chose, entre le corps et l'esprit, entre moi et l'autre.
Le rire se produit toujours à ses dépends, dans quelque chose qui se concentre, qui se fige. Et puis il y a un pic, une porte qui te permet de lire différemment ; ce n'est plus, à ce moment là, une évidence commune.
Etre dans l'entre-deux, à la limite des émotions contraires, elle a commencé à sourire mais elle pleure déjà.


Le presque ?


Ce serait de l'ordre, encore, de l'improvisation, où l'on est dans cet état de disponibilité : quelque chose qui va vers le rire et qui va vers quelque chose de plus tendu, et qui va là et qui va là, et qui t'oblige à être réceptif à des endroits différents, disponible et sensible. Même si chaque réaction est fonction de chacun ; être dans un état d'attente, de tension encore. Je crois que "chaque fois" est unique et atteint des choses qui ne se répéteront jamais et qui sont justes au moment où ils apparaissent. La fois suivante j'essaie d'être différente. Je n'attends pas quelque chose de précis ou de particulier.


Chaque nouvelle Création est-elle une réponse à la précédente, ou une même dite différemment ?


Je comprends chaque pièce et chaque Création par rapport à un objet, et non pas par rapport à une réponse, ni à un processus. Je pense que chaque pièce a un temps, a une mémoire, chaque pièce est cautionnée par sa situation historique.
"Blanc" existe parce que je l'ai faite à 25 ans. Je suis obligée, quand je la redanse aujourd'hui, d'avoir 25 ans. Sinon je porte un jugement, je n'y crois pas. Je me dois de repartir vers les décisions, les qualités, les préoccupations liées à la période "Blanc".
Les prochaines Créations résulteront, je l'espère, d'une évolution en maturité quant à la scène, à la syntaxe chorégraphique, à la mise en place tant au niveau du fonctionnement qu'au niveau de la pratique de la Danse. Ce ne sera d'aucune façon une réponse à "Blanc" ou à "Ombre". Je cherche à définir ma Danse ni par un vocabulaire, ni par la différence, on revient à ce statut de Proposition. Si Réponse il devait y avoir, elle serait à mon propre parcours chorégraphique.


On dit qu'il n'y a pas d'Amour, mais des Preuves d'Amour, peut-on dire qu'il n'y a pas de Danse mais des Preuves de Danse ?


Par définition.


Alors, comment Danse-t-on ?


Comme on respire. Comme on est.

 


©« Questions à Cécile Loyer », de Simon Jaffrot/mai 2002.

RETOUR