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LE MONDE
Article paru dans l'édition du 02.06.09
Au Colombier de Bagnolet, les « Soldats » de Cécile Loyer jouent à la guerre.
Dans sa nouvelle pièce, la chorégraphe met en scène les mythologies liées au combat et pose la question de l'identité masculine
Soldats.Le titre de la pièce de la chorégraphe Cécile Loyer, programmée aux Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis jusqu'au 5 juin, donne presque trop d'indices sur son contenu. Soldats, donc, les deux hommes en costards noirs ne collent pas tout à fait au thème indiqué. Et c'est bien aussi. Des guerriers qui laissent à désirer, se font attendre pour mieux dégoupiller des grenades en... carton, c'est la cour de récré sur une scène de théâtre pour faire croire à la guerre plutôt deux fois qu'une.
Le plateau du Colombier de Bagnolet est clôturé au fond par un mur de blocs noirs. Une veste peut servir d'étouffoir, de sac à linge, de cagoule. Un trait de maquillage, et l'opération-camouflage dans la jungle démarre. Les cadavres se relèvent toujours. Entre le jeu pour rire, se faire peur, et la magie théâtrale, Soldats progresse lentement mais sûrement.
Les deux interprètes - le danseur Eric Domeneghetty, noueux et mince ; le comédien Michael Halloin, trapu et costaud - se cherchent dans tous les sens du terme. Accolades, coups de tête, claques dans le dos : le répertoire gestuel explose. Les mythologies liées au combat qui mettent le soldat en première ligne des panoplies d'homme permettent à Cécile Loyer de travailler la question de l'identité masculine.
La façon dont les deux interprètes se défient, se touchent, renvoie à une spécificité dont Cécile Loyer décolle d'un coup sec l'imagerie habituelle. En détachant et exacerbant certains gestes, elle montre combien l'homme et, à l'inverse, la femme, dans un autre registre, sont intimement constitués d'un noyau commun. Sans céder pour autant au cliché « un mec, un vrai », avec ce que cela implique de mastoc macho, elle souligne la puissance des archétypes.
Une image grimaçante ramasse d'un coup l'enjeu de cette fantaisie militaire. Un homme surgit avec son fusil mitrailleur en carton et tire sans un bruit.
Le silence d'une action d'ordinaire pétaradante, la façon dont le corps de l'interprète se tétanise font de ce moment un concentré de guerre au théâtre. Le visage de l'homme est défiguré, ridé, soudain à peine reconnaissable, comme si le spectacle, son horreur jamais explicite lui avaient marché dessus.
Pendant la création de cette pièce, Cécile Loyer, en résidence au Colombier, a travaillé avec des jeunes de trois classes de différentes écoles de Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Autour de questions comme : « C'est quoi, jouer à être méchant, être le méchant... », des dessins ont été créés par les élèves. Leurs productions ont inspiré les masques en laine, d'une franche originalité, portés par les danseurs. La modestie revendiquée de la pièce leur doit beaucoup.
Soldats est l'un des derniers spectacles, avec celui de Thomas Lebrun, autour de la notion d'étoile, programmés dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Lancées avec fracas par le chorégraphe allemand V.A. Wölfl le 11 mai, elles ont multiplié, avec vingt-deux chorégraphes choisis par la directrice, Anita Mathieu, les propositions pointues, parfois encore fraîches, mais toujours nerveuses. Dans un contexte général un peu plan-plan, une plate-forme de secousses artistiques indispensable.
Rosita Boisseau
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