LA
PIECE PUPI
Danser
ensemble. Ecrire notre histoire ; celle d’une rencontre.
Elle doit devenir énergies, rythmes, tensions entre nous
sur un plateau. Nous avons plus de 20 ans de différences
et pourtant nous comprenons nos émotions, nos questions,
nos envies, nos peurs…nous n’avons pas vécu
les mêmes choses ou d’une manière différente ;
toutefois nos corps parlent la même langue.
Nous voulons aborder pour ce duo un style simple, que l’on
pourrait qualifier, peut-être, d’ancien. Le musée
Guimet, où sera créé PUPI, renferme de nombreuses
œuvres d’arts de différents pays et différentes
cultures ; ce lieu d’héritage nous est apparu
un peu comme le cœur de quelque chose ; un endroit paisible,
silencieux chargé de siècles, marqués par
des guerres et par des alliances où vivent des œuvres,
des objets symboles, comme des preuves de l’Histoire et
des rencontres entre nos peuples. Nous voulons préserver
et travailler avec PUPI dans cette atmosphère.
Ce qui importe dans cette pièce est la rencontre entre
les êtres humains avec tout ce que les différences
de cultures et de générations ont d’essentielle.
Aujourd’hui nous sommes souvent préoccupés
par des besoins matériels ; consommateurs en permanence
nous communiquons dans un souci commercial et nous recherchons
le concept et l’idée différents, uniques qui
nous désignera novateur. Ce duo n’ira pas du tout
dans ce sens ; nous ne voulons pas être dans quelque
chose de nouveau à tous prix. Nous l’imaginons comme
une peinture qui dort dans le dépôt du musée.
Nous voudrions montrer la face et l’envers des sentiments
de chacune sans contacts physiques, tout en gardant une distance.
Il faut chercher le mystère de l’esprit et du corps
et consumer le désir qui se trouve au fond de nous sans
se brûler. Comme les marionnettes qui racontent l’histoire
de l’être humain sans blesser les autres.
La
nouveauté n’existe que par référence
à l’ancien. Chaque chose se décline jusqu’à
sa forme originelle, c’est à dire de la chaise en
bois jusqu’à la graine de l’arbre. Il en est
ainsi aussi pour l’homme. Et le nouveau vient grossir la
racine qui le relie à l’origine. Si la conscience
de ces liens, de ces repères, de ces traces inscrites reste
fine et présente alors évoluer devient évident
et nécessaire. Si on oubli, c’est les yeux fermés
que l’on avance près à trébucher, à
s’effondrer au moindre obstacle.
PUPI
a deux têtes. PUPI n’a pas d’âge. PUPI
traverse les temps.
L'ENSEIGNEMENT
Le
travail chorégraphique et l’enseignement de Mitsuyo
Uesugi est nourri de sa relation avec le maître de butô
Kazuo Ono. Chaque atelier s’ouvre sur une partie physique
rigoureuse et très complète. Fondée sur la
conscience de l’espace et de temps, présent et passé,
cette technique met la mémoire au cœur de la recherche.
« Il n’y a pas de bon et de mauvais butô ,
c’est une expérience et une découverte liées
à l’existence de chacun. » La seconde
partie de l’atelier s’appuiera sur un travail d’improvisation ;
la recherche des mouvements à l’écoute de
l’être entier : corps et esprit.
Le 22
mai 2000. Retour du Japon
J'ai découvert un autre monde. Un monde où la concentration
et le calme s'imposent ; dans l'univers du butô autant que
dans le quotidien japonais. Concentration des foules humaines
et technologiques qui n'existent que grâce à la sérénité,
la réserve de chacun : regard sur les autres et retour
sur soi. Nos yeux sont différents, nos oreilles, nos corps
entiers se posent et questionnent différemment. Alors les
premiers gestes, les évidences ne sont pas les mêmes.
Profondément, instinctivement nous n'évoluons pas
au même rythme, et c'est cela qui est magique ; changer
de pas.
J'ai
essayé de comprendre mais il ne fallait pas : trois mois
c'est assez long pour apprendre, pas pour comprendre. Je voulais
savoir pourquoi les gens dans les trains ne me regardaient pas
et ne se regardaient pas plus entre eux. Pourquoi et comment ces
marées humaines ne se touchent jamais ? Et, même
si cela arrive, pourquoi je n'entendais pas de rires, pas d'agressions
de voix. Je ne sais toujours pas ce qu'ils ressentent, où
et comment ils se situent en tant qu'individu, être humain,
corps seul dans cette société de groupes, de collectivités.
Il fallait stopper les questions, les interrogations et se laisser
faire pour toucher et découvrir ces gens. Pendant trois
mois, j'ai travaillé sur le corps, le mien bien sûr
mais aussi celui de Mitsuyo, dans cet espace, cet univers qui
m'était inconnu et qui est son quotidien. Ensemble nous
avons construit une danse de mémoire, d'histoire ; la nôtre
et un peu celle de tout le monde. Je crois qu'à travers
sa danse j'ai compris plus facilement sa vie de femme au Japon,
qui elle est, et réciproquement, elle m'a découverte
dans les improvisations, petit à petit.
Je suis
confuse, tout me vient par bribes, par bouts de surprises, de
chocs ; je ne sais pas encore très bien où je me
situe dans ce monde. Je veux que cela reste un moment inoubliable,
gravé profondément parce que riche et extraordinaire
il l'a été, mais aujourd'hui il faut que je vide
mon sac, que je vide ma tête de toutes ces interrogations,
ces questions sans réponses que j'ai gardé pour
moi pendant trois mois.
" Toujours plus haut, toujours plus puissant…ensemble
" semble être une devise du gouvernement et des sociétés
japonaises dont le désir est d'affirmer leurs positions
sur la scène internationale. Et le citoyen se retrouve
membre essentiel mais soumis de son entreprise ; il travaille
pour le bien du groupe, pour le bien de la société,
pour le bien de l'autre. Il existe des magasins remplis de gadgets,
de produits pour le corps, pour faciliter ou améliorer
le quotidien de chacun ; j'ai trouvé des testeurs d'haleine,
des cachets qui coupent l'odeur des excréments, des papiers
qui absorbent la transpiration, etc… Des préoccupations
matérielles pour des corps travailleurs, des corps "
qui avancent ", des corps " machines ".
Il n'y
a cependant aucun jugement à apporter ; nos règles
de vie, nos lois instinctives sont différentes, c'est ancré.
Ils ont le même regard sur les sociétés occidentales,
plein de questions, d'incompréhensions, de rires ou de
colères, et c'est tant mieux. La différence est
primordiale, la différence est riche et définitivement
nécessaire.
"Nous
sommes une nation d'oublieurs"
Salman RUSHDIE
Je suis aussi l'histoire des autres. Je suis leurs couleurs, leurs
cris, je suis leurs pas qui changent. Ils nourrissent chacun des
miens, détournent, dirigent mon regard pour qu'il soit
différent, se pose ailleurs et construise autre chose.
" …je
ne veux plus être autre chose que ce que je suis. Qui que
suis-je ? Ma réponse : je suis la somme totale de tout
ce qui m'a précédé, de tout ce que j'ai été
vu fait, de tout ce qui m'a fait. Je suis tout le monde, toutes
les choses dont la venue au monde fut affectée par la mienne.
Je suis tout ce qui arrivera quand je ne serai plus et qui ne
serait arrivé si je n'étais pas venu. Et je ne suis
pas particulièrement exceptionnel dans ce domaine ; chaque
" moi " contient une multitude de semblable. Je le répète
pour la dernière fois : pour ma comprendre vous devez avaler
tout un monde. " Salman RUSHDIE
Mitsuyo et
moi avons travaillé et vécu trois mois ensemble.
Nous avons échangé nos mondes ; nous nous sommes
dévoilées, nous avons retraversé nos histoires
respectives pour se présenter, se rencontrer. " Même
arme, même terrain ": le Corps.
Avec Mitsuyo, danser c'est être (re)traversé, c'est
(re)trouver les mots et les maux de l'enfance, ceux goûtés,
ceux imaginés. La boîte aux souvenirs, le potentiel
mémoire grandit chaque jour, il est la matière première,
la matière vivante de la danse.
La première
fois que j'ai vu Mitsuyo danser, je n'ai rien compris, ni même
rien vu de son passé, de sa mémoire mais j'ai senti…elle
était dans ses souvenirs et nous y emmenait, elle était
dans son corps de 13 ans et évoluait, à nouveau,
simplement, évidemment dans ses cadences d'enfants. Elle
était vivante. Les temps se croisaient, nos histoires se
mêlaient. Plus de début, pas de fin : une présence
éternelle.
J'ai voulu
comprendre…apprendre. Alors, trois mois…Tokyo.
Lorsque j'ai
demandé à Mitsuyo de m'enseigner le butô,
de m' " apprendre sa danse " elle n'a, d'abord pas compris
ce que je cherchais et s'est demandée quel intérêt
une danseuse contemporaine et, de surcroît occidentale pouvait
trouver dans son monde. Elle doutait aussi de son enseignement,
ou plutôt de sa capacité à transmettre, à
expliquer. " Le butô n'est pas une technique, le butô
appartient à chacun ; littéralement le butô
signifie pousser le sol et tourner " ( le kanji de bu exprime
la danse en général et, le kanji de tô veut
dire pousser la terre).
En opposition
au ballet, à la danse classique, technique occidentale,
Tatsumi Hijikata (un des fondateurs du butô) chercha une
danse de terre, ancrée…une danse de racines. Une
danse qui n'existerait que parce que leurs corps sont jaunes,
petits, courbés, une danse qui laisserait la place à
leurs pas, à leurs marches, qui passerait par des positions
recroquevillées, accroupies, la paume des pieds plates
incrustées dans le sol ; La danse de ceux qui ont vécu
les bombes, les vibrations du désert soudain, du plus rien,
ceux qui ont senti la chaleur du néant et celle de la survie…la
danse des morts-vivants.
Le butô
m'a permis de revenir au corps ; corps chercheur, acteur, créateur,
corps riche, fertile, fécond. Esprit-corps, l'entre-deux,
comme le définit Daniel Sibony, crée le mouvement.
En me tournant vers une danse plus interne, une danse nourrie
d'un vécu cela me permet de m'appuyer sur l'autre, de voir
l'autre différemment. L'échange est plus compliqué
parce que plus riche. Dans cette recherche, regarder, écouter
demande plus mais apporte énormément.
Les mots " construction de mouvements ou création de phrases,
de pas " ont pris un tout autre sens ; ils naissent d'une
fusion ou plutôt de la rencontre entre ce que je suis et
ceux qui m'entourent. Des histoires d'Histoire, d'os et de peaux.
Mitsuyo m'a
appris à regarder un corps, à écouter et
à chercher la danse de l'autre. Elle m'a appris ce qu'est
un corps " fort ", un corps solide, exigeant avec lui-même
et ouvert.
MITSUYO UESUGI
Née
en 1950 à Fukuoka (JAPON)
1957-1967 Etudes à la Michiko KOMORT, école de ballet
classique
1967 - Intègre la compagnie classique Momoko TANI à Tokyo
1970 - Commence à étudier avec Kazuo ONO
1973 - Création de Ozen avec Kazuo ONO et sa compagnie,
tournée dans toute l'Europe (Nancy, Londres, Stuttgart,
Stockholm, etc…)
1973 - Première version de son solo She : Tokyo, Fukuoka,
Brème, Mexico, Festival butô Séoul, Los Angeles,
Colorado, Massachusetts, Paris (Mandapa),
1973 - Festival du Mîmes à Périgueux…
1973 - Elle ne cesse de retravailler ce solo qu'elle danse encore
aujourd'hui.
1976 - " Four soli of dance-post butô " : solo
Japon-France academy hall
1973 - Quatre soli de danse : solo Avignon- Barcelone
1978 - Moon-ligth insect : sa compagnie ; théâtre
de la Bastille (Paris), Tokyo, Fukushima
1980 Intègre la compagnie Studio DM, Catherine DIVERRES
et Bernardo MONTET : Le Printemps , Fragment , Concertino ; Théâtre
de la Ville , Théâtre National de Chaillot, Théâtre
de la Bastille
1994 - Les Enfants , duo avec Olivier GELPE ; Tokyo, Paris (La
Ménagerie de Verre), Lyon, Genève
1997 - Création à Quimper et Rennes de Les Journaliers
avec L'ENSEMBLE W : Olivier GELPE, Katia FLEIG, Eiji NAKAZAWA,
Christine BURGOS, Minuru HIDESHIMA et Mitsuyo UESUGI Bourg-en-Bresse,
Théâtre de la Bastille, Valence
1998 - Création à Bourg-en-Bresse et à la
Fonderie au Mans de Donkey is going (deuxième pièce
d'ENSEMBLE W)
1999 Création d'A-ma-zone duo avec M. HIDESHIMA Création
avec le groupe Renniku-Kobo, un projet autour de Kafka dirigé
par le metteur en scène Akira OKAMOTO. Tournée en
Corée
2001 Tournée avec le groupe Renniku-Kobo au Japon
2002 Création avec le groupe Renniku-Kobo autour de LORCA
à Yokohama
1973 Création de 2001 butô invention of n°1 trio.
Tournée à Tokyo
2003 Stage en Europe : Orléans, Paris Palerme
|