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Entretien
avec Cécile Loyer à
propos de Raymond (au paradis)
Propos recueillis par Gilles Amalvi
Pour les Rencontres Chorégraphiques Internationales de
Seine-Saint-Denis
Comment s'est produit le déclic
entre le texte de Beckett et la volonté d'écrire
une chorégraphie ?
CL : Le texte de Beckett n'a pas de ponctuation mais un rythme,
donné par la lecture. Cela provoque le corps. J'ai travaillé
sur les échos, les images que m'a données la lecture.
Le texte me renvoie à des choses concrètes. Je me
suis beaucoup attachée au sens premier des mots, à
ce qu'ils nous racontent. Dans les précédents solos,
Blanc et Ombres, l'origine n'était pas visible. Avec Raymond,
le texte sera là, quelque part ; mais il ne faut pas que
ce soit vu comme une illustration du texte de Beckett. Il faut
que ça dépasse la référence.
L'image s'ouvre sur une image de la difficulté à
parler, à articuler : "La langue se charge de boue
un seul remède alors la rentrer et la tourner dans la bouche
la boue l'avaler..."
Est-ce que la danse vous paraît être une manière
d'articuler ce que le langage ne peut pas dire ?
CL : Le corps prend la parole, il la pousse jusqu'à l'épuisement
: il remplace les mots. Pendant les répétitions,
j'essaie d'aller au bout des possibles, d'épurer au maximum.
Je ne sais jamais si je vais trouver les mots justes avec le corps.
A ce point, il n y a plus de possibles, il n'y a plus de mots.
Est-ce qu'il reste un rythme ? Avez-vous
essayé de revenir à cette pulsation qui précède
le texte ?
CL : J'ai besoin de m'attacher avant tout au sens des mots pour
créer du mouvement. Tous les mouvements racontent des bouts
de cette histoire. Pour moi le texte est un concentré de
vie. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas une écriture
totalement abstraite ou purement rythmique. Chaque intention de
phrase a provoqué un geste, un déplacement. Le rythme,
on le trouve plutôt dans la construction de la pièce,
dans les transitions entre parties, dans les moments où
ça s'épure, s'efface, s'échappe ou aboutit.
Vous avez pratiqué le Bûto.
Cela vous a beaucoup influencé ?
CL : Oui. Le "ma" en bûto, c'est l'intervalle
entre deux choses, entre deux personnes, le silence... C'est ce
qui se passe dans la marche : le silence qui résiste entre
deux pas. C'est un travail qui matérialise, qui étire
l'espace et le temps. C'est ce que je cherche, cette présence
physique qui permet aussi la présence de l'espace et du
temps.
Quel est le rapport de ce personnage, Raymond, aux personnages
féminins des autres solos ?
Vouliez-vous introduire un décalage
par rapport à cette image ?
CL : Dans les autres pièces, il y a une plus grande théâtralité.
Les personnages féminins sont des assemblages de clichés.
Je ne voulais pas repartir là dedans. C'est un peu le regard
masculin porté sur les autres solos ; une façon
de regarder ce qui s'était produit avec ces personnages.
Le décalage d'un spectacle à l'autre est important,
pour que les choses ne se figent pas, qu'elles rebondissent, qu'elles
s'enrichissent.
"Tous les mots se valent" écrit
Jean Baptiste Bernardet Ariztia à propos de L'image. Est-ce
que tous les gestes se valent dans Raymond, au sens où
il n'y aurait plus de hiérarchie entre eux ?
CL : Je dis toujours que ce n'est pas ce qu'on fait qui compte,
mais la manière dont on le fait. Chaque geste a sa force,
sa place, son intensité. Ce n'est pas une question de geste
mais d'intensité, cela dépend de la façon
d'interpréter les gestes. Ce n'est pas l'aspect plastique
ou esthétique qui est le plus important.
JBBA : De mon côté, je voulais arriver à quelque
chose de "sculptural", un objet assez clos, fini : plus
abstrait. Je voulais contrecarrer le rapport très direct,
incarné, personnel avec le public. A la limite, qu'il y
ait des moments où si l'on n'était pas là,
ce serait pareil ; le spectacle pourrait continuer sans nous.
Ce sont deux conceptions différentes du spectacle.
Le dialogue est-il important entre vous ?
CL : Oui, j'ai besoin de contradictions. J'ai besoin de me confronter
à un rapport plus distant, plus écrit. C'est comme
un mouvement : si on va vers la droite, il faut aller tout autant
vers la gauche. L'énergie va dans deux directions. Il faut
toujours être à la limite des registres, ne jamais
affirmer que dans un sens.
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