Il ne faudrait...
texte de Jean-Baptiste Bernadet

Ce qui compte dans l’image ce n’est pas le pauvre contenu, mais la folle énergie captée prête à éclater, qui fait que les images ne durent jamais longtemps.
Gilles DELEUZE L’épuisé


Il ne faudrait entendre ce texte qu'une seule fois, car une fois que l'image est faite, il est trop tard, on ne peut revenir en arrière; on ne devrait seulement pouvoir se souvenir de cette image, il faudrait donc que ce soit le corps qui le rejoue, le réentende.

Il faudrait que le corps soit traversé par ces mots, que cela soit visible. Il faudrait pour cela amener une tension, un silence, une presque invisibilité pour que cela soit possible. Ce presque visible, cela peut-être une veine qui se gonfle, un doigt de pied qui se tord, un cheveu qui à son mot à dire.

Il faudrait peut-être répéter plusieurs fois les mêmes gestes, peut-être toujours les mêmes. Toujours la même danse, jusqu'à ce qu'il soit trop tard, qu'on soit sorti du texte, qu'on l'ait oublié et qu'on soit face à une seule trace infime du texte. Jusqu'à ce que l'image soit faite. Jusqu'à oublier le temps du spectacle.

Chacun devrait repartir avec un bout de l'image, et qu'en rentrant chez soi on regarde autrement son chien, sa femme, son mari.

Il faudrait que tout soit crispé, figé, bloqué, à la limite. Il faudrait que le public soit presque gêné d'être là.

Il faudrait que le texte soit lu par une voix neutre, sans favoriser ni la musicalité du texte ni trop le sens qu'on peut en tirer. Tous les mots ici se valent, et seule la danse va apporter sa musique, qui doit être encore plus forte que celle du texte.

Le spectacle devrait durer cinq, dix ou quinze heures pour arriver à bout de cette image, pour la faire tomber et en sortir. Si le spectacle durait dix minutes, on ne pourrait pas y pénétrer et ça reviendrait au même. Il faudrait que malgré la durée du spectacle, qui sûrement se situera entre ces deux extrêmes, on ait l'impression qu'il aurait pu continuer ainsi des heures et des heures, et que ce que l'on a vu n'était qu'une partie.

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