Les Trois Espaces

Ce qu’il y a d’ennuyeux dans le langage des mots, c’est la manière dont il est grevé de calculs, de souvenirs et d’histoires : il ne peut pas s’empêcher.
Gilles DELEUZE L’épuisé

Raymond (au paradis) se construit en trois temps, trois espaces, trois interprétations. La déclinaison de l’image.
Comment ? Où ? Qui ? pourraient être les questions clés de ces trois moments.
Beckett écrit au sujet de ses personnages : « Maintenant, ici, moi »


Avec Raymond (au paradis), j’ai l’impression d’être d’abord à la surface, de créer la pellicule, la couche extérieur, le premier degré du texte et du tableau. Petit à petit, comme un peintre, je repasse des couches, je creuse, je salis, je souligne.
Je construis toujours avec l’idée de me partager dans trois espaces, trois temps. Ils se mélangent et parfois il n’y a plus de distinction. Raymond (au paradis) mettra en avant ces espaces et les différentes interprétations qu’ils permettent. La proximité avec le public sera très importante pour ce solo. Nous serons dans la même pièce ; les trois temps existeront dans le même espace réduit mais je pense brouiller le rapport avec une introduction et une conclusion qui m’engageront dans l’espace des spectateurs.

Le premier espace est l’espace construit. Le discours, l’écriture. Ce qui m’intéresse, c’est le rapport entre les mots et le corps. Le texte lu en direct est découpé aléatoirement et se sont surtout les mots qui s’entendent et s’inscrivent. Ils sont forts, significatifs. Un effort « cérébral » est nécessaire pour que nos esprits les enregistrent, les lient et les comprennent.

Dans le même temps, je danse le texte, je donne ma propre vision du texte avec mon corps. Double lecture : qu’est-ce qui prime ? Le sens des mots connus ou la perte des repères et la parole du corps ? Est-ce qu’il y a des choix à faire ? C’est ce va - et - vient que je cherche là. La confusion qui apparaît, le conflit entre le besoin de comprendre et l’envie de se laisser aller à la lecture du corps et de chercher des sens grâce à une autre mémoire.
Le débit du texte entraîne le débit du corps et improvisation après improvisation, les espaces se définissent, les gestes et les temps s’imposent. Ils se répètent et les mouvements deviennent mots, les respirations et les intonations créent différentes qualités dans le corps. Il faut tirer le fil jusqu’à écrire pas à pas, mot à mot l’image.

L’image ne se définit pas par le sublime de son contenu, mais par sa forme, c’est-à-dire par sa « tension interne », ou par la force qu’elle mobilise pour faire le vide ou forer des trous, desserre l’étreinte des mots, sécher le suintement des voix, pour se dégager de la mémoire et de la raison, petite image alogique, amnésique, presque aphasique, tantôt se tenant dans le vide, tantôt frissonnant dans l’ouvert. L’image n’est pas un objet, mais un « processus ».

Le second temps est le lieu, l’espace partagé entre le public et moi. En silence, comment les mots résonnent-ils et reviennent-ils en chacun ? Je retraverse l’espace avec le souvenir de ce qui vient de se passer, de se dire, de se construire. Apparaissent les restes, les traces, la mémoire « instantanée ». C’est le moment de la faille. L’image se craquèle. Le relief et la chair apparaissent. La mémoire agit et la danse naît vraiment de la résonance de tous les corps ; le mien et ceux qui m’entourent.

Le dernier est l’espace lié à l’histoire de chacun, l’imaginaire, le secret. Je danse l’essentiel, peut-être la ponctuation manquante. Un dernier souffle qui permet de creuser encore plus profond. C’est le retour de chacun en soi, les souvenirs, les sensations, les images.

Ces trois espaces existent en un seul ; « être là ». Ce sont des actes instantanés et, l’instant n’existe qu’avec l’histoire, le vécu de chacun.
L’instant est maturité, accumulation de mémoire.

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